Bethmale - La légende du costume bethmalais
mai 1998 par les bethmalais
C’était un soir d’été, vers 1600... Du col de la Core au fond de la vallée, la paix s’étendait doucement... Les loups n’étaient pas encore en chasse et les rares bergers avaient rassemblé hâtivement leurs maigres troupeaux dans les "barguéros déras oueillos" [1] aidés par les chiens vigilants qui portaient à leur cou le redoutable "escouraous" [2].
C’était l’heure où les sonnailles s’apaisaient lentement. Assis devant les "bourdaous" [3], puisant parcimonieusement dans le "tusset" un peu de "hourmadgé routch" [4] les bergers prenaient leur frugal repas avant de prendre un repos bien gagné sur le "ténis" fait de branches de sapin...
... et c’est alors qu’une rumeur étrange arriva peu à peu... s’emplifia, incompréhensible : elle venait du col de la Core... du bruit, des cris, des cliquetis... la peur s’empara de ces êtres simples, les cloua sur place dans un débordement de signes de Croix. Ils attendaient, marmottant des prières, regardant sans comprendre.
"Moun Diou det Cèou !! Yo imbasio !!"
La rumeur bougeait, se découpait dans le ciel sur le sentier étroit venant d’Espagne et peu à peu surgit une file de cheveaux lourdement chargés, petits, trapus crinières et queues au vent.
Un ordre bref, toute la caravane fait halte. Un homme s’avance, richement vêtu. Il s’arrête, ému, devant les bergers et leur parle.. dans leur langue :
"Adissiats toutis ! E noun conéchès cap ? Jouanissou !!" [5]
Le sang remonte au coeur des bergers et tous l’entourent, heureux de revoir celui qui était parti depuis si longtemps.
Il avait bien changé, Jouanissou, depuis qu’il avait quitté la vallée pour suivre une troupe de marchands qui s’en revenaient en Grèce. Là, comme tous les montagnards, il s’était vite habitué aux coutumes de ces peuples. Le commerce l’avait enrichi et il avait suivi la coutume de envahisseurs Turcs : il avait son harem.
Mais le mal du pays le prit et il décida de revenir chez lui en commerçant. Il choisit alors 12 de ses plus belles femmes, 30 de ses chevaux [6] les plus endurants et 12 de ses plus belles chèvres et se mit en route avec ses nombreux bagages et serviteurs. maintenant, il était heureux d’être enfin arrivé.
Toute la vallée lui fit fête : il établit son premier camp sur un promontoire d’où l’on pouvait surveiller toute la vallée. C’est aujourd’hui l’emplacement du village de "Villargein".
Peu à peu, les fils, les filles, les petits-fils, arrière-petits-fils peuplèrent toute la vallée. Ces mariages consanguins gardèrent aux habitants une pureté de ligne, une beauté longtemps gardée, enrichie encore par le costume si beau et si riche en couleurs et broderies.
Petites filles de Bethmale (1903)
Ils cultivèrent le chanvre et le lin, tissèrent leurs étoffes et restèrent ainsi maîtres cjez eux dans la même pureté sanguine.
Les quelques chèvres de race pure [7] qu’ils avaient amenées de Grèce se multiplièrent aussi et l’on pouvait en compter plus de 6000 dans la vallée.
Tout était prospère et ils auraient pu être heureux.
Hélas, ces mœurs inaccoutumés scandalisèrent les habitants des vallées voisines, qui mirent la vallée au ban de l’humanité et nommèrent la vallée "Vallée maudite" [8] ce qui isola encore plus ses habitants, et c’est peut-être pour cela que nous avons encore le joli costume que personne d’autre ne porte dans la région et qu’on nous appelle des "Bethmalais" !
Cric-crac, moun coundé es acabatch !
Extrait de : La vallée de Bethmale (Ariège-Pyrénées) : légendes, souvenirs, réalités, J.BEGOUEN 1962-1965
[1] Enclos entouré de murs de pierres sèches
[2] Colliers faits d’éléments articulés en fer forgé, hérissés de pointes acérées empêchant les loups d’étrangler les chiens
[3] C’est l’habitation-grange de haute montagne : on y passait l’été, on y faisait les fromages avec des ustensiles en bois.
[4] "Fromage de la houle" : moisissures du fromage récoltées, triturées plusieurs fois jusqu’à ressembler à une crème rougeâtre à la senteur... forte ! et emportant la bouche : s’étalait sur le pain, ouvrant l’appétit.
[5] "Bonjour à tous ! Vous ne me reconnaissez pas ? Je suis Jouanissou !"
[6] Race de Castillon qui existe toujours, très rude, rapide mais pas belle.
[7] Les chèvres sont restées longtemps très nombreuses dans la vallée : grandes destructrices de toute végétation, elles sont certainement une des causes premières de la "Guerre des Demoiselles", vers 1800.
[8] "Vallée maudite" ou vallis mala, Valmale devenu Bethmale par une légère modification d’euphonie (Cau-Durban, 1887)
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Bethmale : Culture, arts et traditions
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